Depuis plusieurs années, Haïti est plongée dans une crise sécuritaire profonde, alimentée par la prolifération des gangs armés dans les principales régions du pays, en particulier dans la capitale, Port-au-Prince, et dans certaines zones du département de l’Artibonite. Cette situation a conduit à une explosion du nombre de personnes déplacées internes, fuyant les violences, les menaces de mort, les viols, les pillages et les affrontements armés. Le phénomène a atteint une ampleur alarmante, au point de devenir l’un des plus grands drames humanitaires silencieux de l’hémisphère occidental.
La violence des gangs en Haïti n’est pas nouvelle. Toutefois, elle a connu une escalade dramatique à partir de 2018, avec l’affaiblissement progressif de l’État, la prolifération des armes illégales, la corruption au sein des institutions, et l’impunité quasi totale pour les chefs de gangs. Après l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, un vide politique s’est installé, ouvrant la voie à l’expansion rapide de ces groupes armés, qui ont pris le contrôle de larges portions du territoire national.
Aujourd’hui, des quartiers entiers comme Cité Soleil, Martissant, Croix-des-Bouquets, Bel-Air, ou encore Carrefour-Feuilles vivent sous la domination des gangs. Ces derniers y imposent leur loi, rançonnent les populations, recrutent de force des jeunes, violent des femmes, et mènent des attaques sanglantes contre les quartiers rivaux ou ceux qui refusent leur autorité.
Dans l’Artibonite, des zones telles que Liancourt, Petite Rivière de l’Artibonite, ou Verrettes sont également le théâtre de violences extrêmes menées par des groupes comme « Gran Grif », provoquant la fuite de milliers de familles.
Selon les chiffres publiés par l’OIM (Organisation internationale pour les migrations) au premier semestre 2025, plus de 580 000 personnes sont actuellement déplacées en Haïti, un chiffre jamais atteint auparavant. Ces personnes vivent dans des conditions extrêmement précaires : écoles désaffectées, bâtiments publics abandonnés, places publiques ou campements improvisés, souvent sans eau, sans électricité, sans services sanitaires de base.
La majorité des déplacés sont des femmes et des enfants, particulièrement vulnérables aux violences sexuelles, aux maladies, et à la malnutrition.
Les récits des déplacés sont bouleversants : des familles entières fuyant à pied, de nuit, sans rien emporter, pour échapper aux attaques meurtrières. Des mères ayant perdu leurs enfants dans la panique. Des hommes battus ou tués pour avoir tenté de protéger leurs familles. Dans certains cas, les gangs incendient les maisons après les avoir pillées, laissant les habitants sans espoir de retour.
À Port-au-Prince, plusieurs sites d’hébergement temporaire sont devenus des foyers de tension, où la promiscuité, la faim, les maladies et le désespoir créent une situation explosive.
Malgré les efforts des ONG nationales et internationales, les besoins des déplacés dépassent largement les capacités actuelles de réponse. Le manque de financement, la difficulté d’accès à certaines zones en raison de l’insécurité, et la faiblesse de la coordination entre les acteurs humanitaires aggravent la situation.
L’État haïtien, quant à lui, est largement absent, incapable de rétablir l’ordre ni d’offrir une réponse humanitaire efficace. Les quelques interventions policières ou militaires sont sporadiques, mal planifiées, et parfois contre-productives.
Cette crise de déplacement a des conséquences graves sur le tissu social et économique du pays. La fermeture de nombreuses écoles dans les zones affectées prive des milliers d’enfants de leur droit à l’éducation. Les marchés traditionnels sont perturbés. Le chômage explose. Des entreprises ferment leurs portes. La criminalité se répand dans les zones de refuge, où certains jeunes déplacés sont tentés de rejoindre des gangs pour survivre.
L’exode des classes moyennes vers les provinces ou vers l’étranger se poursuit, fragilisant davantage l’économie urbaine et la vie sociale.
Malheureusement, à court terme, aucune solution durable ne semble en vue. Le processus de transition politique reste bloqué. Les élections sont repoussées indéfiniment. Les appels à l’aide internationale se multiplient, mais les résultats tardent à venir. Les Haïtiens continuent de fuir ou de survivre dans l’indifférence quasi générale.
Certains appellent à la création d’une force internationale d’intervention rapide, mais cette proposition divise, en raison des mauvais souvenirs des précédentes missions étrangères en Haïti (MINUSTAH notamment), accusées d’avoir introduit le choléra et commis des exactions.
La crise de déplacement causée par la violence des gangs en Haïti est un drame humain de grande ampleur, qui menace non seulement la stabilité du pays mais aussi la dignité et l’avenir de toute une génération. Les Haïtiens vivent dans la peur, l’errance et la misère, dans un pays où l’État semble s’être effondré, et où la loi des armes a remplacé celle de la justice. Il est urgent que la communauté nationale et internationale prenne conscience de l’ampleur de cette crise pour qu’une réponse à la hauteur soit envisagée, centrée sur la sécurité, la dignité humaine et la reconstruction d’un État de droit.