Haïti, autrefois surnommée la « Perle des Antilles », vit depuis plusieurs années dans une instabilité sécuritaire persistante qui a ébranlé toutes les structures fondamentales de l’État. Parmi les zones les plus touchées par cette crise figure le département de l’Artibonite, grenier agricole du pays, aujourd’hui devenu un théâtre de guerre où la terreur, l’impunité et la désolation règnent en maîtres. Le gang Gran Grif, particulièrement actif dans le departement de l’Artibonite, y a semé la peur et le deuil à travers une série de massacres, de kidnappings et de violences armées.
Depuis 2020, les actes de violence perpétrés par les groupes armés dans l’Artibonite se sont multipliés, mais c’est à partir de 2023 que la situation a atteint un seuil de barbarie inégalée. Le gang Gran Grif, dirigé par un certain Luckson Elan, alias « General Luckson », a établi sa base principale à Savien. Ce groupe armé impose sa domination sur plusieurs zones rurales et communes avoisinantes, notamment Liancourt, Petite-Rivière-de-l’Artibonite, Verrettes, Pon Sondé etc…
La tragédie du 3 octobre 2024 a marqué un tournant dans cette spirale de violence. Ce jour-là, dans la zone de Pont-Sondé, les hommes armés de Gran Grif ont exécuté froidement plus de 100 civils, dont des femmes, des enfants et des personnes âgées. Selon plusieurs témoins, le massacre a été une vengeance après que des chauffeurs ont collaboré avec une brigade locale contre l’influence du gang. L’attaque s’est déroulée sur plus de trois heures, sans aucune intervention des autorités. Les maisons ont été incendiées, les cadavres abandonnés dans les rues, et des dizaines de familles ont été contraintes de fuir à pied, traversant les rivières pour chercher refuge dans les montagnes ou dans d’autres communes.
Les mois qui ont suivi ont été marqués par une série d’attaques ciblées dans les communes avoisinantes : Liancourt, Petite-Rivière-de-l’Artibonite. Le 28 avril 2025, un autre épisode sanglant s’est produit à Petite-Rivière-de-l’Artibonite où plusieurs maisons ont été incendiées, trois personnes ont été tuées et dix autres blessées. Encore une fois, la population a pointé du doigt le gang Gran Grif.
L’État haïtien, manifestement dépassé, n’a pu déployer de forces suffisantes pour contenir l’expansion de ces groupes. La Police Nationale d’Haïti (PNH), sous-équipée et en sous-effectif, a souvent dû battre en retraite face à des gangs lourdement armés. La mission multinationale conduite par le Kenya, censée appuyer la sécurité, n’a pu, jusqu’à présent, exercer une réelle influence sur les zones rurales comme l’Artibonite.
Dans d’autres régions du pays, notamment dans l’Ouest, dans le département de l’artibonite par les groupe armée nommé « Kokorat san ras » qui se localise a l’Esther. Ces gangs ont érigé des « pòs peyaj » illégaux, obligeant chaque citoyen à payer pour circuler librement. Ce phénomène, bien que plus présent dans la capitale et ses alentours, démontre l’ancrage profond du pouvoir des gangs sur la vie quotidienne des Haïtiens. Des civils doivent verser de l’argent à chaque tronçon de route, ce qui augmente considérablement les frais de transport et aggrave l’isolement des communautés rurales.
Les conséquences humanitaires sont désastreuses. On estime à plusieurs milliers le nombre de déplacés internes dans l’Artibonite, fuyant les violences à pied ou à moto, souvent sans destination précise. Les hôpitaux de Saint-Marc et des Gonaïves enregistrent une hausse des cas de traumatisme psychologique et de malnutrition. L’agriculture, principale source de revenus pour la région, est à l’arrêt. Des hectares de rizières sont abandonnés. Les éleveurs, les commerçants, et les petits entrepreneurs sont ruinés.
Le silence prolongé des autorités, l’absence de justice et l’impunité accordée aux criminels ont renforcé la position des gangs. Pire encore, certaines accusations laissent entendre que des responsables politiques auraient des liens directs ou indirects avec des chefs de gang pour asseoir leur contrôle sur certaines zones lors des élections.
Aujourd’hui, l’Artibonite n’est plus seulement le grenier d’Haïti. Elle est aussi le symbole d’une nation abandonnée à elle-même. Les routes, naguère symboles de développement, sont devenues des couloirs de la peur. Chaque kilomètre parcouru est une roulette russe. Et pourtant, la population résiste, survit, et espère encore. Dans chaque larme, il y a un cri de détresse. Dans chaque silence, un appel à l’aide. Haïti, meurtrie, attend son réveil. Mais combien de temps encore devra-t-elle supporter le joug des massacres et des balles ?